YANN BIRGY
Le Chant du Désordre
Des fragments épars, des visages morcelés, des ombres qui se chevauchent sans jamais se toucher. L’image semble porter les cicatrices d’un passé disloqué, où les souvenirs, à peine esquissés, se dissipent avant de prendre forme. L’enfance y flotte comme un écho lointain, brouillé par le chaos d’une mémoire qui tente en vain de s’ordonner. Une figure encapuchonnée veille, spectre silencieux ou présence menaçante. À ses pieds, un être fragile, réduit à quelques lignes griffonnées, comme si son existence elle-même était incertaine, toujours sur le point de s’effacer.
À ses côtés, une silhouette d’où affleure un visage, distant, absent, une mère fantôme, dont la présence se devine autant qu’elle se refuse.
Le bleu, doux mais froid, rappelle l’infini d’un horizon inaccessible, une mer immobile où se noient les attentes déçues.
Le noir rature et cloisonne, enfermant les figures dans une prison de traits nerveux, comme un langage secret qu’aucune parole ne peut traduire. C’est un chant dissonant, un dialogue brisé entre l’enfant et l’absence, entre l’ordre et le désordre. Un chant qui persiste, malgré l’effacement, malgré l’oubli.
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Composition et technique
L'agencement en couches de divers éléments donne une impression de profondeur et de fragmentation, rappelant les techniques du cubisme et du dadaïsme. Le collage et les superpositions évoquent l'approche de Kurt Schwitters dans ses "Merzbilder", où des matériaux hétéroclites sont assemblés pour créer une nouvelle harmonie visuelle.
Couleurs et textures
Les dominantes de bleu et de noir contrastent fortement avec le fond brut du carton. Le bleu apporte une sensation de fluidité et de mystère, tandis que le noir, appliqué sous forme de larges aplats et de figures inquiétantes, installe une atmosphère dramatique. Ce jeu de contrastes rappelle certaines œuvres de Francis Bacon, où la tension entre figuration et abstraction engendre une charge émotionnelle forte.
Les figures et leur symbolisme
Trois figures principales émergent :
1. Un visage morcelé et déconstruit, aux traits flous et estompés, qui semble issu d’un
croisement entre l’expressionnisme de Egon Schiele et la déformation psychologique de Picasso dans sa période cubiste.
2. Une silhouette en cape noire, évoquant une figure de la mort ou un moine mystérieux, rappelle l’iconographie du Septième Sceau d’Ingmar Bergman ou encore certaines gravures de Goya dans ses "Peintures noires".
3. Une figure assise, schématisée avec des traits griffonnés, renvoie aux figures tourmentées de Jean Dubuffet, où la naïveté apparente du dessin dissimule une profondeur existentielle.
Interprétation et impact émotionnel
L’œuvre transmet une impression de chaos organisé, où les figures semblent perdues dans un univers à la fois aquatique (par les touches de bleu) et oppressant (par l’omniprésence du noir). Il en ressort une tension entre le tangible et l’intangible, entre le souvenir et l’effacement. En somme, cette création s’inscrit dans une démarche contemporaine mêlant héritage du collage dadaïste, expressionnisme et influences du surréalisme. Elle joue avec l’instabilité des formes et des identités, créant un effet de narration fragmentée qui pousse le spectateur à interroger ce qu’il voit.